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P. Marius Boutary (1923-2020), une vie donnée aux peuples des Hauts-Plateaux

Publié le 22/05/2026

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Marius Boutary (1923-2020), une vie donnée aux peuples des Hauts-Plateaux

D’après les collections conservées à l’IRFA et une conférence de Marie-Alpais Dumoulin, directrice de l’IRFA

Né en 1923 dans une famille de cultivateurs de l’Aveyron, Marius Boutary appartient à cette génération marquée par l’après-guerre et portée par un puissant élan missionnaire. Dans ce département qui a donné de nombreux prêtres aux Missions Étrangères de Paris, sa vocation s’inscrit dans une tradition vivante. Entré aux MEP en 1947, ordonné prêtre en juin 1948, il part dès novembre de la même année pour le Vietnam, pays auquel il consacrera vingt-six années de sa vie.

 

P. Marius Boutary, Album p.78 bt P. MEP aveyronnais © Collection MEP, IRFA Iconothèque

Une vocation enracinée dans une terre missionnaire

Après un premier apprentissage du vietnamien à Mytho, puis de la langue koho à Djiring, le jeune missionnaire est envoyé en 1950 dans la région de Dalat, au cœur des Hauts-Plateaux. Il y découvre les populations montagnardes – Cil, Sre, Lak – appartenant à des groupes ethnolinguistiques encore peu connus et largement marginalisés. À cette époque, l’évangélisation de ces peuples en est encore à ses débuts. Elle exige une grande capacité d’adaptation. Les missionnaires doivent tout apprendre : les langues, les coutumes, les modes de vie. Comme le soulignaient déjà leurs prédécesseurs, il s’agit d’un apostolat exigeant, où « les nerfs sont souvent surexcités par la fièvre » et où la vie quotidienne met à rude épreuve les forces physiques et morales. C’est pourtant dans ce contexte que le P. Boutary trouve sa voie. À Dalat, il s’inscrit dans un
élan missionnaire renouvelé et fécond, marqué par une attention croissante aux cultures locales.

Le Centre montagnard du Camly : une mission intégrale

Le cœur de son engagement se situe au Centre montagnard du Camly, fondé au début des années 1950. Ce lieu devient rapidement un pôle essentiel de la mission : école, dispensaire, centre de formation et base de départ pour les tournées dans les villages. Le P. Boutary décrit lui-même ses débuts en ces termes : « En 1952, sous la direction d’un confrère, le P. Octave Lefèvre, j’ai commencé à travailler chez les Lac […] grâce principalement aux tournées dans les villages et à la création du
Centre Montagnard du Camly. » Le centre répond à une intuition missionnaire forte : former des jeunes Montagnards pour
qu’ils deviennent eux-mêmes acteurs de l’évangélisation. Dans une région où « les villages sont fort réduits et très distants les uns des autres, très inaccessibles aussi », cette stratégie permet d’enraciner la foi au cœur même des communautés. Ainsi, les anciens élèves deviennent « instituteurs bénévoles des enfants, catéchistes de tous, souvent infirmiers ». L’Église y apparaît dans toutes ses dimensions : éducative, sociale et spirituelle. Le projet est clair : « C’est l’homme tout entier […] qu’il faut défricher, découvrir, éveiller au progrès ».

 

 

Pasteur et artisan d’un christianisme enraciné

Durant plus de vingt ans, le P. Boutary mène une double mission : former au centre et visiter régulièrement une vingtaine de villages. Il accompagne ainsi un mouvement de conversions remarquable, souvent collectif : « Les conversions se font par villages entiers et la persévérance des néophytes en est beaucoup facilitée. » Mais ce travail reste exigeant et parfois décourageant. Lui-même reconnaît avec lucidité : « Le travail apostolique que nous menons reste tout de même très aride, très dur, mais sans grands résultats apparents. » Cette humilité n’empêche pas une profonde espérance. Le missionnaire sait que l’essentiel se joue dans la durée, dans la fidélité aux personnes rencontrées.

 

Traducteur : faire passer la Parole dans une langue vivante

Très tôt, le P. Boutary comprend que la mission passe par la langue. Or, les langues montagnardes sont alors essentiellement orales. Il faut donc inventer, écrire, fixer. Il se lance dans un travail colossal de traduction : prières, cantiques, sermons, puis textes liturgiques. Il entreprend également un dictionnaire français-lac, qu’il poursuivra toute sa vie. Ce travail se fait en équipe avec des collaborateurs montagnards : « Nous cherchons la fidélité, la compréhensibilité, l’élégance […] C’est là un travail long et aride, jamais parfait. » Dans le contexte du concile Vatican II, il participe à l’adaptation de la liturgie et traduit le missel en koho. Il publie également des parties du Nouveau Testament, puis s’engage dans la traduction de l’Ancien Testament. Au Centre du Camly, une imprimerie permet de diffuser ces textes. On y « polycopie des textes religieux […] et des textes profanes, de littérature montagnarde ». La mission devient ainsi aussi une œuvre d’écriture et de transmission culturelle.

 

Collecter et transmettre : une mission culturelle

Parallèlement, le P. Boutary développe une véritable activité d’ethnologue. Il enregistre chants, contes, légendes, qu’il transcrit et traduit. Son objectif dépasse la seule évangélisation. Dans une lettre de 1961, il écrit : « Les centres montagnards poursuivent avant tout un but humanitaire et culturel […] [il s’agit de] rechercher et mettre en valeur l’apport culturel des diverses tribus. » Cette attention à la culture locale est remarquable pour l’époque. Elle s’inscrit dans un dialogue fécond avec les ethnologues laïcs présents en Indochine à la même époque, les anthropologues, notamment Georges Condominas et Jean Boulbet pour lesquels il enregistre la bande sonore de deux films ethnographiques. Le missionnaire devient ainsi
médiateur entre deux mondes. Ses enregistrements, aujourd’hui conservés dans plusieurs institutions, témoignent de cette
richesse. Il les faisait même réécouter dans les villages : une manière de redonner aux populations la conscience de leur propre patrimoine.

1975 : la rupture

L’année 1975 marque une rupture brutale. Avec la prise de pouvoir des forces communistes, les missionnaires sont expulsés. Le Centre du Camly est pillé : « Le centre a été pillé nuit et jour », écrit un confrère. Le P. Boutary rentre en France, profondément marqué. Comme beaucoup, il doit envisager une nouvelle orientation. Dans un formulaire de reclassement, il exprime ses priorités : travailler en équipe, continuer une mission en lien avec les langues et les cultures.

 

Une mission inachevée en Nouvelle-Calédonie

Envoyé en Nouvelle-Calédonie, il y reste près de neuf ans. Mais cette nouvelle mission ne remplace pas celle du Vietnam. Lui-même confie : « Faire de la langue, dans ce pays, cela semble fou […] alors que c’est absolument nécessaire pour toucher le fond de ce monde mystérieux. » Il poursuit pourtant ses recherches linguistiques, fidèle à sa vocation profonde. Mais son cœur reste ailleurs, auprès des Montagnards.

 

Fidélité jusqu’au bout

De retour en France en 1984, il devient aumônier de religieuses en Aveyron tout en continuant les travaux de traduction commencés au Vietnam. Jusqu’à la fin, il reste habité par le souvenir de ses communautés qu’il a connues. Il écrit avec émotion : « Quel drame que celui d’être devenu minoritaire et déraciné dans son propre pays ! […] Ces pages posent la question de leur dignité, de leur avenir, de leur survie. » Le P. Marius Boutary s’éteint en 2020. Il laisse une œuvre considérable, à la croisée de la mission, de la linguistique et de l’ethnologie. Son parcours rappelle que la mission ne consiste pas seulement à transmettre un message, mais à entrer dans une rencontre profonde avec un peuple, sa langue, sa culture. Une rencontre qui transforme durablement celui qui s’y engage, et dont les fruits dépassent largement les frontières visibles de l’Église.

 

Par Marie-Alpais Dumoulin – Directrice de l’IRFA – Article publié dans la revue MEP n° 625 de mai 2026 p. 36-39.

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