Sortie du livre :
« Kosa Pan au royaume de Louis XIV (1686-1698):
Une voix siamoise dans les archives françaises. »
La traduction et l’édition inédite des écrits de Kosa Pan
édition scientifique par Thissana Weerakietsoontorn
Retrouvez le récit de l’ambassadeur du Siam en France traduits et édités par Thissana Weerakietsoontorn, publié en octobre 2026 dans la collection MEP : Kosa Pan au royaume de Louis XIV (1686-1698): Une voix siamoise dans les archives françaises.
A l’occasion de la sortie de cet ouvrage, une soirée de lancement est organisée par l’Inalco et les MEP à 18h30 le 26 octobre à l’Inalco, 2 rue de Lille, 75007 Paris. Entrée libre sur réservation.
Kosa Pan : un destin franco-siamois

Kosa Pan est reçu le 1er septembre 1686 au château de Versailles, où il remet solennellement à Louis XIV (roi de 1643 à 1715) la lettre de Somdet Phra Narai de Siam (roi de 1656 à 1688). Kosa Pan, illustre personnage venu d’une contrée lointaine, est connu comme un diplomate intelligent, doté d’une grande vivacité d’esprit et d’un remarquable sens de l’adaptation. Il sait parfaitement s’adapter aux codes et aux usages diplomatiques de la cour de France. Les récits le concernant, transmis de bouche à oreille par ceux qui ont l’occasion de le rencontrer, et surtout diffusés par le Mercure galant, contribuent à susciter un véritable engouement pour sa personne dans la société française en 1686.
Portrait de Kosa Pan, premier ambassadeur de Siam, par Charles le Brun (1619-1690) ; copie par Richard Mongenet. Pierre noire, sanguine, avec rehauts de craie blanche et de pastel sur papier beige, 29 x 28,4 cm, 2023. IRFA inv. 24-A-051.
Mais son histoire présente un paradoxe saisissant. Ce même homme, de retour au Siam à la fin de l’année 1687, se rallie au parti hostile aux Français, par Phetracha (roi de 1688 à 1703), alors chef du départe-ment des éléphants de droite. Celui-ci mène un coup d’État qui renverse le pouvoir de Somdet Phra Narai et conduit à l’expulsion des troupes françaises du royaume, mettant ainsi un terme à la première période des rela-tions franco-thaïlandaises.
Vie et héritage de Kosa Pan
Revenons sur les relations franco-siamoises du XVIIe siècle. En 1662, Pierre Lambert de La Motte, évêque de Bérythe, et deux missionnaires, Jacques de Bourges et François Deydier, sont les premiers Français à arriver au Siam. En 1665, trois ans après leur arrivée, leur bonne réputation se répand dans la capitale, Ayutthaya. Somdet Phra Narai envoie alors deux nobles leur rendre visite à Ban Plahet, une communauté cochinchinoise où ils résident. Cela marque le début des rela-tions étroites entre les Missions Étrangères de Paris (MEP) et Somdet Phra Narai, avant d’ouvrir la voie aux relations diplomatiques franco-siamoises. À la suite de leur visite, Mgr Lambert de La Motte et ses mission-naires sont reçus à plusieurs reprises par le roi de Siam dans ses palais d’Ayutthaya et de Lopburi, sa résidence favorite située au nord de la capitale. Ce dernier apporte éga-lement un soutien financier et matériel à la construction de la première église des MEP au Siam, connue plus tard sous le nom d’église Saint-Joseph.
Parallèlement, l’évêque de Bérythe adresse une lettre à François Pallu, évêque d’Héliopolis, alors en mission en Europe. À son retour au Siam en 1673, ce dernier apporte des lettres de remerciement adressées au roi de Siam par le pape Clément IX (pape de 1667 à 1669) et Louis XIV, pour la bienveillance qu’il a témoignée aux missionnaires. Ainsi, il est reçu par le monarque lui-même, ce qui amène ce dernier à envisager l’envoi d’une ambassade siamoise en France. Toutefois, ce projet se heurte à l’opposition des nobles de la cour, si bien que le roi doit attendre jusqu’en 1680 pour envoyer sa première ambassade en France. Celle-ci disparaît, cependant, dans un naufrage au cours du voyage.
En 1684, quatre ans après la disparition de la première ambassade siamoise, Somdet Phra Narai dépêche deux envoyés siamois, accompagnés du père Bénigne Vachet, en France.
En retour, le Roi-Soleil envoie sa première ambassade au Siam, sous la direction d’Alexandre, chevalier de Chaumont, auquel le roi de Siam réserve un accueil exceptionnel. Un accueil qui déroge au protocole siamois en l’honneur de l’ambassadeur français qui devient rapidement célèbre. Après le départ du chevalier de Chaumont en France, les ambassadeurs et envoyés étrangers arrivés ultérieurement au Siam demandent, à leur tour, à être reçus par la cour siamoise de la même manière que l’avait été l’ambassade française. Malgré cette réception splendide, le chevalier de Chaumont ne parvient pas à atteindre plusieurs des objectifs de sa mission, parmi lesquels figure la conversion du roi de Siam au catholicisme.

Réception des ambassadeurs du Siam à la cour de Louis XIV, huile sur panneau formant un éventail (37,5 x 55) représentant, au premier plan, un bassin avec des jets d’eau et deux cygnes, ensuite un dallage et, au centre, sous un baldaquin à quatre colonnes, une estrade à gradins avec, en haut, le roi assis sur un trône, sur les côtés de l’estrade, des courtisans, sur les marches, des vases de formes diverses et les trois ambassadeurs en costumes colorés et coiffes hautes agenouillés. De part et d’autre de ce baldaquin, un muret surmonté de pots de fleurs, devant lequel se tiennent trois personnages, donne sur un paysage de collines avec une ville. Les tons bleus dominent la composition. IRFA.
En retour, en 1686, l’ambassade française regagne la France, accompagnée de la célèbre délégation siamoise conduite par Kosa Pan, portant alors le titre de noblesse de Phra Wisutthasunthon. L’année suivante, deux nouveaux envoyés extraordinaires, Claude Céberet et Simon de La Loubère, futur membre de l’Académie française, sont envoyés au Siam. Ils sont accompagnés de troupes françaises commandées par le général Desfarges, qui occupent Bangkok et Mergui, deux ports stratégiques situés respectivement au sud et à l’ouest d’Ayutthaya. Leur arrivée ne fait qu’accroître le mécontentement et la méfiance à l’égard des Français parmi un groupe de nobles de la cour d’Ayutthaya, mené par Phetracha. Ceux-ci considèrent les Français comme proches alliés de Constantine Phaulkon, ou Monsieur Constance, noble grec et favori du roi de Siam, qui s’attire l’hostilité de plusieurs groupes à la cour. Cette situation politique conduit au coup d’État du 18 mai 1688 et à l’expulsion des troupes françaises au Siam. Par la suite, malgré plusieurs tentatives de conciliation, les relations diplomatiques franco-siamoises ne retrouvent jamais le niveau atteint dans les années 1680. Les pères des MEP restent, néanmoins, présents au Siam et finissent par jouer un rôle essentiel dans le rétablissement des relations entre les deux pays au milieu du XIXe siècle.
Cette période des relations franco-siamoises est marquée par plusieurs personnages importants, dont Kosa Pan. Sa vie se révèle, d’ailleurs, tout aussi mouvementée que les événements historiques qu’il traverse. D’après des documents français et siamois, Kosa Pan naît à Ayutthaya en 1633, dans une famille apparentée à la famille royale. Sa mère, Chao Mae Wat Dusit, est l’une des nourrices de Somdet Phra Narai, si bien que Kosa Pan est considéré comme l’un de ses frères de lait. Ainsi, dès le début de sa carrière à la cour siamoise, il devient un noble directement attaché au service de Somdet Phra Narai. En 1655, à la mort de Somdet Phra Chao Prasat Thong (roi de 1629 à 1655), une lutte pour le pouvoir éclate entre différents membres de la famille royale. Kosa Pan et son frère aîné, Lek, se rangent aux côtés de leur maître et combattent avec lui jusqu’à sa victoire. Après le couronnement de Somdet Phra Narai en 1656, Kosa Pan entre au service du ministère des Affaires étrangères, placé sous la direction de son frère aîné. Il participe également aux campagnes militaires menées dans les territoires voisins au cours des années 1660 et 1670. Sa vie, qui semblait jusque-là suivre un cours relativement paisible, connaît un tournant majeur lorsque Kosa Lek est condamné et meurt à la suite d’accusations de corruption en 1683. Plusieurs sources contemporaines indiquent que cette sévère punition résulte des manœuvres de Phaulkon, que Kosa Lek avait lui-même recommandé à Somdet Phra Narai, rapidement devenu son adversaire politique.
Par la suite, il est choisi par son monarque pour devenir le premier des trois ambassadeurs siamois envoyés en France en 1686, sous le titre de Phra Wisutthasunthon. Il est accompagné du deuxième ambassadeur, Luang Kanlaya Ratchamaitri, du troisième ambassadeur, Khun Sri Wisanwacha, ainsi que d’une quarantaine de personnes. Parmi celles-ci figurent plusieurs nobles de rang inférieur, notamment Khun Raksaphuben, Khun Narenthasena et Muen Phiset Phuban, mais aussi Artus de Lionne, abbé et évêque de Rosalie, les pères Bénigne Vachet et Guy Tachard, François Pinheiro qui sert d’inter-prète, le séminariste Antoine Pinto, ainsi que des serviteurs et de jeunes Siamois envoyés en France pour y poursuivre leurs études.
Du Siam à Versailles, en passant par Brest
Arrivée à Brest le 18 juin 1686, l’ambassade est reçue en audience par Louis XIV à Versailles le 1er septembre. Elle reçoit un accueil particulièrement chaleureux de la part des Français de toutes conditions. Ses membres visitent également de nombreux lieux à Paris, notamment les MEP, mais aussi en province, en particulier en Bretagne et dans le nord du royaume. La visite de Kosa Pan devient un véritable phénomène de société et contribue à nourrir la fascination pour le Siam qui gagne alors la société française. Sa popularité est telle que son nom devient même matière à plaisanterie. L’un des exemples les plus amusants est sans doute celui de l’abbé Michel de Saint-Martin de Caen. Celui-ci devient la victime d’une plaisanterie montée par son neveu, avec la complicité d’un groupe d’étudiants et de ses collègues. Ils fabriquent une fausse lettre, prétendument écrite par Kosa Pan lui-même, annonçant que Somdet Phra Narai souhaite lui conférer un haut titre de noblesse. Certains complices se déguisent même en « Siamois » et rendent visite à l’abbé de Saint-Martin à Caen.
Toute cette mise en scène se termine par un grand banquet qui finit dans l’ivresse générale. L’abbé meurt l’année suivante, toujours fier d’être devenu un haut dignitaire siamois, sans jamais découvrir la vérité.

Malgré l’accueil très chaleureux qu’il reçoit en France, Kosa Pan participe peu aux négociations politiques avec Jean-Baptiste Colbert, marquis de Seignelay et alors secrétaire d’État de la Marine. Ce rôle est, au contraire, principalement assumé par le père Tachard, proche allié de Phaulkon. L’inquiétude de Kosa Pan ne cesse de croître face aux projets militaires français et au déploiement de troupes françaises au Siam. Il redoute d’être accusé de trahison par le monarque et par d’autres dignitaires de la cour.
Journal de Kosa Pan à Brest, folio 9 (1686), AMEP 1081
À son retour dans son pays natal, il découvre que la situation politique s’aggrave considérablement à cause des conflits opposant le roi et Phaulkon à différents groupes d’intérêt au Siam et de la montée d’un fort sentiment antifrançais parmi les nobles d’Ayutthaya. Kosa Pan se joint au groupe de Phetracha lors du coup d’État du 18 mai 1688 qui conduit à une confrontation avec les troupes françaises stationnées à Bangkok et à Mergui. Les affrontements à Mergui prennent rapidement fin, tandis que le siège de Bangkok se prolonge pendant plusieurs mois. Cette fois-ci, Kosa Pan joue un rôle primordial dans les négociations avec les troupes du général Desfarges, qui aboutissent à leur retrait du royaume le 2 novembre 1688. Dans le but de mettre définitivement fin aux conflits et alors qu’il redoute d’éventuelles représailles de la part des Français, car Kosa Pan connaît bien la puissance navale de la France, il écrit aussi à plusieurs personnalités françaises impor-tantes, notamment à François Martin, gou-verneur de Pondichéry, au père François d’Aix de La Chaise et à Louis II Phélypeaux, mar-quis de Phélypeaux. Il maintient également le contact avec le père Tachard, qui souhaite rétablir les relations entre les deux couronnes après 1688.
Jalousie politique et source d’inspiration artistique
Sous le règne du nouveau roi, Phetracha, Kosa Pan acquiert une grande popularité auprès de la population et est considéré comme la troisième figure du royaume. Sa situation contraste avec celle du nouveau monarque, qui doit faire face à plusieurs rébellions provinciales, ainsi qu’aux prétentions au trône des frères cadets du roi défunt, considérés comme des prétendants légitimes au trône. Ainsi, sous l’effet de la jalousie du souverain, au cours des quatre dernières années de sa vie, il est châtié à plusieurs reprises, subissant notamment la mutilation du nez. Sa famille est également soumise à de lourds châtiments. Kosa Pan, le célèbre ambassadeur siamois en France, s’éteint finalement vers le mois de novembre 1699, laissant de nombreux descendants, parmi lesquels Chao Phraya Worawongsathirat (Khun Thong), identifié dans la tradition généalogique comme le grand-père paternel du roi Rama Ier (roi de 1782 à 1809), fondateur de l’actuelle dynastie de Chakri.
Bien que disparu à la fin du XVIIe siècle, Kosa Pan laisse derrière lui un héritage important,
car sa visite en France en 1686 devient notamment une source d’inspiration pour de nombreux artistes et artisans dans différents domaines. Sa visite en France inspire plusieurs peintres français. Charles Le Brun et Antoine Benoist, peintres de Louis XIV, réalisent, par exemple, des portraits de Kosa Pan. Le portrait de l’ambassadeur siamois réalisé par Benoist, aujourd’hui exposé au Louvre Abu Dhabi, est probablement l’une des œuvres le représentant le plus récemment présentées au public. Il suscite un intérêt tout particulier auprès du public thaïlandais. Au-delà des portraits, le séjour de Kosa Pan inspire également de nombreuses présentations, notamment la célèbre audience accordée par le Roi-Soleil à l’ambassade siamoise le 1er septembre 1686. Plusieurs peintures, attribuées aussi bien à des artistes célèbres qu’à des artistes anonymes, ont récemment été identifiées. L’une d’entre elles est conservée dans la collection des MEP. À ces peintures s’ajoutent également de nombreuses gravures représentant Kosa Pan et l’ensemble de l’ambassade siamoise réalisées par différents graveurs, parmi lesquels Johann Haizelman et Nicolas de Larmessin.
Par ailleurs, afin de commémorer cet événement exceptionnel de 1686, une médaille représentant la réception de l’ambassade siamoise à Versailles est également réalisée. D’un diamètre de 41 millimètres, elle est gra-vée par Jean Mauger d’après un dessin de Charles Le Brun ; elle est ensuite remaniée et refrappée en 1702. La visite de Kosa Pan laisse, en outre, une trace dans la musique baroque française. Michel-Richard Delalande compose deux pièces liées à l’ambassade siamoise : l’Entrée des Siamois et l’Air siamois. La première est considérée comme une pièce de procession destinée à accompagner l’accueil des Siamois, tandis que la seconde est une musique de danse ou de procession influencée par la musique orientale. Sans oublier que l’ambassade siamoise est aussi à l’origine de la vogue en France d’une étoffe connue sous le nom de « siamoise ». Ce type de tissu est alors fabriqué dans plusieurs manufactures, en particulier à Meslay, mais il n’est plus produit commercialement aujourd’hui.
Thissana Weerakietsoontorn,
université Ramkhamhaeng de Bangkok
