Episode 1 : la chapelle baroque
La chapelle de l’Epiphanie, ou chapelle-haute comme elle est nommée dans les archives par distinction de la chapelle-basse connue aujourd’hui comme crypte, est, par son décor original, davantage un édifice baroque du début du XVIIIe siècle qu’un bâtiment classique de la fin du XVIIe. Alors que la chapelle-basse est fonctionnelle dès 1683, en remplacement de la salle qui avait été utilisée de façon provisoire pour les offices du séminaire primitif depuis 1663, la première pierre de la chapelle-haute n’est posée qu’en cette même année 1683. Les travaux de gros-œuvre et de couverture sont menés et achevés en 1691, sous la direction d’un architecte encore jeune, Claude-Nicolas Lepas-Dubuisson. Celui-ci édifiera deux décennies plus tard, toujours pour le compte des Missions étrangères, les beaux hôtels des 118 et 120 rue du Bac.
La cérémonie du 24 avril 1683, bénédiction de la première pierre de la chapelle, fut un moment très solennel et véritablement placé sous le patronage du roi Louis XIV, protecteur et bienfaiteur des missions : présidée par l’archevêque de Paris, accompagné des évêques de Gap et de Laon, elle rassemble une grande foule aussi bien constituée des malades venus pour l’occasion des hôpitaux voisins des Incurables et des Invalides que de la duchesse d’Aiguillon, cousine de Mgr Pallu et bienfaitrice des MEP. Dans les fondations est scellée une médaille gravée pour l’occasion, dont les copies sont remises quelques jours plus tard et en main propre au roi et à la reine.
Les élévations de cette élégante chapelle appartiennent donc au style classique, parfois appelé jésuite : une façade un peu austère mais marquée par la clarté de ses lignes, alternance de pilastres et de niches surmontée d’un fronton triangulaire, le tout sans autre ornementation que des chapiteaux composites. Le plan comporte une unique travée, rythmée par deux coupoles : la première, ovale, définit la nef, tandis que la seconde, circulaire, surmonte le vaste chœur permettant le rassemblement d’un clergé nombreux. Cette longue travée est rythmée par de simples pilastres et 16 grandes baies ouvertes. En se projettant à l’intérieur de la chapelle des années 1700, l’on peut ainsi imaginer un ensemble aussi lumineux que sobre, aux murs de pierre naturelle peu ornés.
C’est sous le règne de Louis XV que ce décor paisible va être grandement bouleversé. Les années 1730 sont en effet caractérisées par d’importants projets architecturaux au Séminaire. Financés par de riches donateurs issus de la haute aristocratie, deux projets sont menés en parallèle : l’aménagement intérieur des deux chapelles (la clé de voûte de la crypte porte d’ailleurs la date de 1738) et l’achèvement du grand bâtiment du séminaire, parallèle à la rue du Bac.

« Inventaire des effets de la chapelle haute et de la sacristie du séminaire des Missions étrangères », février 1783, AMEP 1023, f°1.
Le chœur de la chapelle devient l’écrin de commandes royales : en 1739, le Salon du Louvre (évènement annuel au cours duquel sont exposées au public les œuvres des membres de l’Académie royale de peinture) présente deux toiles exceptionnelles à destination des MEP. La plus spectaculaire a été conçue pour le maître-autel : il s’agit de L’Adoration des Rois de Carle Van Loo, qui a imaginé un décor antique aussi mouvementé que coloré pour mettre en scène l’Enfant-Jésus dominant une idole païenne brisée. Le second, intitulé Le repos de la Sainte Famille en Egypte, est signé d’un autre maître du baroque français, Jean Restout.

Carle Van Loo, L’Adoration des rois, 1739, huile sur toile, Paris 1e, église de l’Assomption.
Il est vraisemblable que l’italien Servandoni, à l’origine décorateur de théâtre, soit intervenu aux MEP après avoir conçu dans le même quartier la chapelle de la Vierge de Saint-Sulpice (1729). Cette image du décor de théâtre, particulièrement marquée à Saint-Sulpice où la Vierge surgit des nuées au fond d’une perspective en trompe-l’œil, est présente de façon plus sobre dans notre chapelle. Toutefois, les caractéristiques du baroque – mouvement, couleur, dorures et effets visuels – y sont bien présentes. En effet, en rupture avec la nef restée dans des tonalités pâles et unies, le chœur est alors peint de faux marbre, rouge pour les pilastres, vert pour les chapiteaux, bleu pour les frises et gris pour l’abside, avec rehauts de dorure. Une véritable explosion de couleurs !
Ce décor est à regarder de bas en haut, jusqu’à l’étoile des mages. Au-dessus de l’autel d’origine, oublions la sombre et statique Adoration des Mages de Couder que nous connaissons, pour y replacer le grandiose tableau d’autel de Van Loo. Aux putti du tableau répondent les groupes d’angelots dominant alors les deux niches. Ces niches ont été pourvues, à la même période, de deux majestueuses statues de plâtre en hommage aux protecteurs des MEP, les saints Joseph et François-Xavier, représentés à grands renforts de drapés. Du Jésus de l’Adoration des rois, le regard se pose ensuite sur la croix tenue par St François-Xavier, qui pointe à son tour vers l’Agneau immolé de l’Apocalypse, base de la gloire. L’étoile rayonnante, sur fond d’azur et d’or, auréolée d’angelots, indique finalement aux missionnaires la direction de l’Orient.

L’abside dominée par sa gloire, dont le socle représente l’Agneau de l’Apocalypse. Dans les niches, St Joseph et St François-Xavier, patrons des MEP.
Ce beau programme iconographique met en valeur la symbolique de l’Epiphanie, suscitant à la fois un élan missionnaire et une méditation sur la figure du Christ. Hélas, il n’est aujourd’hui conservé que dans ses grandes lignes puisque de successifs remaniements l’ont modifié, et surtout que la période révolutionnaire lui a enlevé sa pièce maîtresse, le tableau de Van Loo. Saisi comme bien national en janvier 1793, avec le Restout et les autres tableaux de maîtres présents, ce-dernier fait désormais partie des collections publiques. Nous verrons dans les épisodes suivants comme le XIXe siècle et l’arrivée en remplacement du tableau de Couder (1820) ont forgé un autre visage à cette chapelle.
Marie-Alpais Dumoulin, Irfa
(Article paru dans la revue Missions étrangères, n°629, octobre 2026, p. 64-65).
