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Le P. Jacques Dournes et sa pratique de l’écologie chez les Jörai du Vietnam [2/2]

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Article de Marie-Alpais Dumoulin, directrice de l’IRFA, paru dans la Revue MEP de juin 2022. 

De la nature à la culture

En effet, d’année en année, le missionnaire passe de la simple constitution d’un herbier « à l’européenne » à l’étude des taxonomies indigènes : il veut savoir comment les Jörai nomment les éléments du vivant, comment ils les utilisent, que ce soit pour un usage corporel ou dans les usages spirituels et intellectuels. C’est ainsi qu’il relève et décrit toutes les plantes médicinales qu’il voit utilisées par les femmes du village. Par la suite, Dournes prendra un soin particulier à comparer la façon dont les espèces sont nommées dans les différentes langues des Hauts-Plateaux, Srê, Jörai, Raddhe, Röglo etc. Grâce à cela, il peut entrer dans le système de signification du vivant des populations étudiées et, ainsi, passer de la connaissance d’une nature à celle d’une culture.

Après les usages alimentaires et médicinaux, ce sont les usages littéraires (dans les épopées, genre typique de ces cultures de l’oralité), magiques et religieux des plantes qui laissent apparaître les présence des Yang, les esprits, dans des éléments naturels. Dournes note par exemple que, dans la culture Jörai, cinq arbres jouent un rôle de premier plan en étant résidence des esprits. Le banian est particulièrement sacré, en tant que résidence d’esprits supérieurs et puissants, en particulier l’esprit de la fécondité, protecteur des naissances. D’autres espèces ont un rôle dans les rites agraires, en tant qu’éléments protecteurs des cultures, du bétail etc. D’autres espèces ont une place dans les rites domestiques comme facteurs de régénérescence utilisés lors de la fête du renouvellement ou de l’an nouveau, d’autres enfin sont protecteurs des hommes contre les esprits malfaisants ou éléments d’offrandes rituelles.

 

« Plantes et art décoratif » : dessins dans lesquels le père Dournes relève les inspirations végétales des motifs utilisés dans les tissages jörai.

 

Son observation de la nature ne se limite aux plantes. Il porte un intérêt moindre aux insectes et animaux, mais relève tout de même leurs apparitions aux cours des différentes saisons. Des relevés quotidiens sont consacrés au climat, précipitations et vents et, bien sûr, aux étoiles et constellations, pour aboutir à un tableau des « Travaux et des jours » où il met en parallèle les cycles annuels du climat, de la vie animale, végétale, des cultures et des fêtes, ce qu’il appelle le « cycle agro-liturgique ».  C’est ainsi qu’il schématise par un calendrier les liens étroits entre la vie des champs, en particulier la culture du riz, et l’univers religieux des Jörai.

 

« Le cycle agro-liturgique », schéma du père Dournes recensant, tout au long de l’année, travaux des champs et fêtes religieuses.

 

Préserver l’écosystème Jörai et son « harmonie des règnes »

A force de relevés, de dialogue, d’étude et de vie commune, c’est évidemment un attachement presque intrinsèque que le P. Dournes développe pour les populations Jörai, à une période où les conditions et modes de vie au Vietnam changent beaucoup. Ses études ethnobotaniques, qu’il poursuit à son retour en France en 1969, sont pour lui la meilleure façon de valoriser la culture et la nature Jörai. Mais il en développe d’autres, de façon très concrète, par exemple en préservant la nature des assauts des investisseurs, défricheurs et autres planteurs de coton. Dans une lettre de 1965, il écrit au conservateur des Eaux et Forêts :

« Je vous avais signalé que je protégeais le bois nommé Mönei Jörang, un secteur de forêt dense entre Bbon ama JJöng et la rivière Ayun, un des derniers ilots de belle forêt, dont je comptais faire une réserve un témoin. Je l’avais enclos et signalé aux autorités locales. Or la clôture de barbelés a été arrachée, les barbelés volés, les Lagerstroemia abbatus et débités, un Dipterocarpus alatus (le plus gros de la région) coupé entamé à la scie et brûlé à l’intérieur… ».

Toujours il défendra la technique des « brûlis » pratiquée par les Jörai pour ne grapiller sur la forêt que le strict nécessaire pour se nourrir.

 

« Rizières et montagnes… paysage habituel des Hauts-Plateaux » (cliché du P. Dournes).

 

Au-delà de ces initiatives écologiques d’avant-garde, Dournes va plus loin dans sa défense de l’écosystème Jörai en décrivant les effets de l’urbanisation et de la coupure de ces populations d’avec la nature. Ces réflexions sont menées à partir de la fin des années 1960, avec la prise de recul qu’engendre son retour en France. Les villages Jörai que Dournes avaient connus dans les années 1950 sont en effet en pleine transformation une décennie plus tard, du fait de la tendance mondiale de cette époque à l’exode rural, accélérée au Vietnam par les conséquences des conflits. Pour lui, l’urbanisation produit par exemple la stratification sociale entre producteurs et consommateurs, là où, auparavant, tous avaient le même travail. Subitement, les coutumes millénaires changent : on se lève plus tard et on se couche plus tard car les lignes électriques sont fonctionnelles le soir et non le matin. La scolarisation des enfants et le travail salarié imposent l’usage de la montre et donc des habitudes de vie à heure fixe. Avec la multiplication des échanges, les femmes peuvent acheter davantage et donc cesser leurs productions domestiques et les savoir-faire qui les accompagnaient : tissage, confection, cuisine, poissons séchés etc. Dans cette société matriarcale, la relation entre mari et femme est inversée puisque c’est l’homme qui a désormais le travail principal et que la femme doit le suivre. Quant à la structure religieuse, elle éclate, car les esprits (les « Yangs ») étaient très localisés ; ils disparaissent quand leur cadre matériel d’origine (nature et habitat) disparait lui aussi.

 

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Le P. Dournes dans une école au Vietnam.

 

C’est un regard mesuré que Jacques Dournes porte sur ces changements anthropologiques : d’un côté, il reconnaît que ces nouveaux modes de vie améliorent les conditions de l’existence et permettent une meilleure assimilation des Jörai au sein du pays. Mais il y voit aussi de grands dangers : inadaptés à cette nouvelle vie, les Jörai sont « sans défense devant les moyens de propagande ». Dournes désigne le processus comme « irréversible, malgré des retours possibles, civilisant, mais avec risques de perte », une perte inexorable de l’harmonie entre nature et homme qui présidait au cycle de vie des Jörai : la forêt n’est plus comme auparavant « le monde de leur ailleurs, de leurs rêves et de leurs mythes ».

 

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