Repères chronologiques
XVIIème siècle : Premières évangélisations
La venue de missionnaires chrétiens au Vietnam s’inscrit dans l’histoire des grandes découvertes européennes des XVème et XVIème siècles. Avant l’arrivée de prêtres MEP au XVIIème siècle, l’évangélisation de l’Asie s’organise par le biais du Patronat (Padroado), un arrangement entre la papauté et les souverains ibériques, établi dans le cadre de l’évangélisation des territoires nouvellement découverts. En 1494, le traité de Tordesillas signé entre l’Espagne et le Portugal avec la bénédiction papale, permet à ces puissances de se diviser le monde en deux sphères d’influence. Alors que l’Espagne se consacre aux territoires d’Amérique du Sud, le Portugal est spécifiquement chargé des chrétientés d’Extrême-Orient. A ce moment-là, le Vietnam est divisé en deux seigneuries rivales séparées par le mur de Dông Hoi et placées sous l’autorité des rois Lê. Les premiers missionnaires dépendant du Padroado débarquent alors sur les côtes du Vietnam : Dominicains, Franciscains et Augustins s’emploient à diffuser la foi catholique en Asie.
Au Japon, le shogunat Tokugawa Ieyasu entreprend en 1600 et 1614 de réprimer la religion chrétienne en diffusant des édits d’interdiction du christianisme. Expulsés du Japon, nombre de missionnaires jésuites se réfugient au Vietnam. Au même moment, le P. jésuite Alexandre de Rhodes séjourne à Fai Fô (aujourd’hui Hôi An) et se rend au nord du pays, avant d’en être banni en 1645. De retour à Rome, il publie son Dictionarium Annamiticum Lusitanum et Latinum, un dictionnaire trilingue vietnamien-portugais-latin, et traduit le premier catéchisme en vietnamien[1]. En parallèle, il réalise des démarches assidues auprès de la Congrégation De Propaganda Fide (Propagande) en vue d’envoyer des vicaires apostoliques au Vietnam où ils seraient chargés d’établir un clergé séculier autochtone.
Arrivée des premiers missionnaires MEP
Cochinchine
(1662-1741) Édification de la mission

Pierre Lambert de La Motte, huile sur toile, MEP
En 1658, Mgr Pierre Lambert de la Motte est nommé premier vicaire apostolique de Cochinchine. Arrivé en Asie en 1662 avec les PP. Jacques de Bourges et François Deydier, il se rend d’abord à Ayutthaya, capitale du Siam. Le vicaire délégué de Mgr de la Motte, le P. Louis Chevreuil, est le premier à se rendre en Cochinchine, à Fai Fô, le 26 juillet 1664. La situation y est difficile pour les catholiques, les seigneurs vietnamiens ayant publié des Instructions pour la réforme des mœurs, en réaction à l’enracinement progressif du catholicisme dans la société. En 1665, 47 chrétiens de Fai Fô sont mis à mort et le P. Chevreuil est expulsé. Ce premier échec n’ébranle pourtant pas la détermination des missionnaires qui tentent une nouvelle percée dans la région. Le 12 octobre 1665, le P. Antoine Hainques débarque à Ba Ria et se rend à Fai Fô et à Huê où il prend en charge la formation des catéchistes. En 1668 et 1669, il ordonne les deux premiers prêtres vietnamiens du vicariat de Cochinchine.
Après avoir présidé le premier synode de l’Église du Tonkin à Dinh Hiên le 14 février 1670, Mgr de la Motte entreprend de visiter la Cochinchine, entre 1671 et 1672, accompagné du P. Guillaume Mahot. Celui-ci lui succède à la tête du vicariat de Cochinchine dix ans plus tard. Son assistant, le P. Bénigne Vachet, publie en 1691 un Mémoire pour servir à l’histoire ecclésiastique de la Mission en Cochinchine[2]. Ainsi, les jalons de la mission en Cochinchine sont progressivement posés.
En 1691, Mgr François Pérez succède à Mgr Mahot, devenant ainsi le premier évêque issu du clergé local vietnamien.
En 1728, le père barnabite Alexandre de Alexandris est à la tête du vicariat apostolique de Cochinchine. Cette année-là, seuls quatre missionnaires MEP sont à l’œuvre dans la région : les PP. Pierre de Sennemand, Charles Gouge, Charles de Flory (devenu provicaire de Cochinchine en 1730), et Nicolas de Langellerie. Parmi les quelques missionnaires envoyés d’Europe et étant parvenus à atteindre le vicariat, beaucoup meurent rapidement, n’étant pas adaptés aux difficiles conditions de vie de la région. Arrivé en 1730, le P. Pierre du Puy du Fayet meurt trois ans plus tard. En 1739, les PP. Jean de Carbon et Henri Defrenay de Monargue succombent tous les deux de maladie quelques mois après leur arrivée. Quelques missionnaires seulement parviennent à séjourner plus longuement en Cochinchine, comme les PP. Guillaume Rivoal, Paul Bourgine et Edmond Bennetat, arrivés entre 1731 et 1737.
Accompagné de deux pères MEP, le délégué apostolique Mgr de la Baume arrive à Hôi An le 30 avril 1739. Après avoir visité le territoire de la mission, il rédige un Recueil abrégé de ce qui s’est passé pendant la visite apostolique des missions de la Cochinchine. Par la suite, il publie des décrets permettant la répartition des districts de Cochinchine aux congrégations présentes sur le territoire du vicariat apostolique. Les MEP obtiennent ainsi la juridiction sur une partie des districts des provinces de Hué et de Cham (Quang Nam), sur les provinces de Quy Nhon, Phu Yên, Nha Ru et Nha Trang (Khanh Hoa) et du Champa. Les pères jésuites s’occupent de la province septentrionale de Bô Chinh et de quelques districts de Hué et Quang Nam tandis que les missionnaires franciscains se chargent de la Basse-Cochinchine (Gia Dinh) et du Cambodge. Ces décrets sont approuvés par la Propagande en 1741.
(1741-1760) Mgr Lefebvre
Nommé vicaire apostolique la même année, Mgr Armand-François Lefebvre profite d’une accalmie dans la rigidité du pouvoir vis-à-vis de la religion chrétienne – révocation des édits contre le christianisme par le prince Ninh Vuong, accueil de Jésuites à la cour du chua – pour donner un nouveau souffle aux chrétientés de Cochinchine où les MEP comptent alors six missionnaires[3]. En 1744, son Mémoire sur la Cochinchine dresse un premier bilan de la situation du pays en ce milieu du XVIIIème siècle.
Dans le même temps, la politique française s’intéresse de plus en plus à cette partie de l’Asie du Sud-Est. En 1749, Pierre Poivre, ancien père MEP, se rend à Tourane pour tenter d’y établir des relations commerciales entre la France et le Vietnam. Face au refus des mandarins, l’enlèvement d’un interprète par le négociateur français ravive les tensions entre les autorités et les chrétiens vietnamiens, entraînant un nouveau cycle de persécutions. La publication d’un édit contre le christianisme le 6 mai 1750 contraint les prêtres étrangers à quitter le pays pour Macao le 25 août 1750. 27 missionnaires étrangers sont expulsés. Parmi eux, Mgr Lefebvre, son coadjuteur Mgr Edmond Bennetat, et 7 missionnaires MEP doivent quitter le pays, tandis que de nombreuses églises sont pillées et brûlées à Hué, dans les provinces du Nord de la Cochinchine et à Quang Nam. Après une nouvelle vague de persécutions en 1753, Mgr Lefebvre ne parvient pas à retourner en Cochinchine et est contraint de s’installer au Cambodge avec les PP. Bertrand D’Azéma et Guillaume Piguel. Il y mourra en 1760.
(1762-1799) Mgrs Piguel et Pigneau de Béhaine
Nommé vicaire apostolique de Cochinchine en 1762, Mgr Piguel exerce son ministère depuis Prambei Chhaom, au Cambodge. Alors qu’au même moment, l’application des édits contre le christianisme se fait moins sévère, de nouveaux missionnaires MEP peuvent arriver. En 1764, le P. Pierre Halbout parvient à rejoindre les côtes de la Cochinchine. Il sera par la suite nommé provicaire de Basse-Cochinchine. Quatre ans plus tard, le P. Nicolas Levavasseur arrive à son tour.
En 1766, le P. Jean-Baptiste Artaud ouvre le Collège de Hon Dat pour former un clergé local, objectif prioritaire pour Mgr Piguel conformément à la vocation première des MEP. En 1767, le P. Pierre Pigneau de Béhaine est nommé à la tête du Collège, avant de devenir vicaire apostolique en 1775. Dans son Règlement particulier de la Mission de Cochinchine et du Cambodge du 10 mai 1775, il souligne l’importance de la formation d’un clergé local. En 1776 le Collège est transféré de Prambei Chhaom à Cây Quao, près de Ha Tien.
L’année d’après, la révolte des frères Tây Son et l’ascension au trône de Nguyên Nhac bouleversent le fragile équilibre du pays. Les Tây Son ayant pris le contrôle de la Moyenne-Cochinchine, du Quang Ngai au Ninh Thuân, Mgr Pigneau de Béhaine ne parviendra jamais à se rendre dans les districts de Haute et de Moyenne Cochinchine, alors même qu’en 1773, un bref de Clément XIV avait confié aux MEP la juridiction sur les districts du Tonkin et de la Cochinchine anciennement administrés par les Jésuites.
Le P. Labartette, arrive en 1774 pour travailler dans le Dinh Cat. Nommé évêque coadjuteur de Mgr Pigneau de Béhaine dix ans après, il prend sa suite en 1799.
Tonkin
(1666-1670) Création du diocèse du Tonkin
Mgr François Pallu, cofondateur des MEP, arrive à Ayutthaya fin janvier 1664. En charge du vicariat apostolique du Tonkin, il ne parvient cependant pas à rejoindre sa mission, bloqué par l’interdiction du catholicisme en vigueur sur le territoire. Deux ans plus tard, le P. François Deydier est envoyé au Tonkin. Sa connaissance du vietnamien lui permet de s’installer clandestinement à Thang Long dans l’actuelle Hanoi, et d’y tenir un synode sur un bateau de pêche afin de fixer l’organisation du vicariat. Il fait ériger l’église de la Nativité et celle de la Résurrection, et s’occupe des cinq églises de la capitale ainsi que des communautés chrétiennes dans les provinces environnantes. Le 15 juin 1668, il ordonne les deux premiers prêtres tonkinois, les PP. Jean Hué et Benoît Hiên.
En 1669, la tentative de retour des Jésuites dans la région provoque de nouvelles persécutions. Cela n’empêche pas Mgr Lambert de la Motte de débarquer au Tonkin cette année-là et d’y tenir un synode, à Dinh Hiên, dans la province de Nam Dinh, avec ses trois missionnaires, les PP. Deydier, de Bourges et Bouchard. Au cours de cette réunion, la mission est organisée et ses objectifs sont fixés conformément aux dispositions essentielles données par les Instructions[4]. Le vicariat est alors divisé en neuf districts administrés par des missionnaires ou des prêtres issus du clergé local. Le 14 février 1670, le synode de Phô Hiên marque la création du diocèse du Tonkin et des Amantes de la Croix, congrégation religieuse féminine.
(1679-1700) Division en deux vicariats apostoliques
Les PP. Deydier et de Bourges effectuent leur apostolat à Phô Hiên et Thang Long où ils œuvrent à la création d’un clergé local. Cependant, dès 1671, des conflits de juridiction ont lieu avec les Jésuites présents sur le territoire. En 1676, les premiers Dominicains arrivent au Tonkin. Le Saint-Siège nomme les PP. Deydier et de Bourges vicaires apostoliques et les charge de délimiter leurs juridictions en deux vicariats. La rive gauche du Fleuve Rouge coupant en deux le territoire forme le vicariat du Tonkin oriental, sous juridiction de Mgr Deydier. La rive droite constitue celui du Tonkin occidental et est administrée par Mgr de Bourges. Cette division du territoire reste en vigueur jusqu’en 1700, date à laquelle le P. Lezzoli, un Dominicain, prend la tête du Tonkin oriental, tandis que les missionnaires MEP se rassemblent sous l’autorité de Mgr de Bourges dans le Tonkin occidental.
En 1682, la mission compte deux vicaires apostoliques, trois missionnaires (les PP. Edme Bélot arrivé en 1680, Jean-Louis Sarrante et Gabriel Delavigne arrivés en 1682) et onze prêtres tonkinois. Durant toute cette fin du XVIIème siècle, elle peine pourtant à accroître ses effectifs en raison des départs et des décès de nombreux missionnaires. Après la mort de Mgr Deydier en 1693, trois pères seulement restent présents sur l’ensemble du territoire.
Face à cet essoufflement missionnaire, les pères présents sur place s’engagent à former un grand nombre de prêtres et de catéchistes tonkinois, en envoyant de plus en plus de membres du clergé local se former au Collège général des MEP à Ayutthaya, au Siam (en 1686, 16 Tonkinois sont inscrits dans l’établissement[5]). Les PP. Sarrante et Delavigne fondent également des petits collèges à Trang-dên et à Son Nam.
(1700-1739) Premières expulsions et début de la clandestinité
Dès le début du XVIIIème siècle, la mission fait face à une première répression. Le 27 avril 1712, les autorités tonkinoises commandent de saisir les prêtres exerçant à Thang Long. Le 10 mai, un nouvel édit ordonne « la destruction de la religion des Portugais ». Les missionnaires sont amenés à se cacher pour échapper aux persécutions puis aux expulsions ordonnées en 1713. Seul Mgr de Bourges accepte de partir pour le Siam en raison de son âge avancé. Malgré l’ordre d’expulsion, certains pères continuent d’arriver et œuvrent dans la clandestinité[6]. De 1713 à 1739, les missionnaires doivent vivre cachés pour éviter d’être emprisonnés. En 1713, Mgr Bélot, successeur de Mgr de Bourges, établit sa résidence épiscopale dans la région de Trang-dên, au centre du vicariat. Il meurt cependant quatre ans plus tard, et laisse son vicariat à Mgr François Guisain. En 1739, le P. Louis Néez est nommé vicaire apostolique ; il est sacré un an plus tard.
La mission à la fin du XVIIIème siècle : des effectifs peinant à s’accroître
De 1740 à 1766, l’affaiblissement du pouvoir central face aux mouvements de révolte bénéficie aux chrétiens. Pourtant, en 1746, seuls trois missionnaires dont deux vicaires apostoliques sont encore présents au Tonkin : Mgr Néez, Mgr Louis-Marie Deveaux et le P. Jean-Louis Roux[7]. Si, entre 1749 et 1755, six missionnaires arrivent en renfort, ils peinent à se maintenir. [8] Ainsi, en 1760, les pères MEP se retrouvent de nouveau à trois : Mgr Néez et les PP. Michel Savary et Bertrand Reydellet. Face au manque d’effectifs, les missionnaires se reposent beaucoup sur le clergé local. Mgr Néez s’occupe activement du recrutement du clergé tonkinois, et rédige sur les premiers prêtres indigènes des notices biographiques permettant en outre d’approfondir la compréhension du fonctionnement du vicariat du Tonkin occidental[9].
Mgr Reydellet est nommé vicaire apostolique du Tonkin occidental en 1766. Dix ans plus tard, les persécutions reprennent, frappant particulièrement la région du Son Nam. En 1784, la résidence des MEP et le collège du vicariat sont transférés à Ke Vinh.
En 1770, quatre missionnaires sont présents au Tonkin occidental : Mgr Reydellet et les PP. Thiébaut, Sérard et Savary. A la mort de Mgr Reydellet en 1780, Mgr Davoust prend sa suite jusqu’en 1789, après quoi lui succèdera Mgr Jacques-Benjamin Longer. Si, en 1791, quatre pères MEP arrivent, les bouleversements de la Révolution française entraînant la fermeture du Séminaire à Paris freinent considérablement l’arrivée de nouveaux missionnaires jusqu’en 1815, date à laquelle le Séminaire peut rouvrir ses portes.
XIXème siècle
A l’aube du XIXème siècle, la situation politique au Vietnam est agitée. La guerre civile oppose les puissances féodales du roi Lê à celle des seigneurs Trinh au Tonkin, et les Tây Son, initiateurs de la révolte contrôlant le centre et une partie de la moitié sud du pays, aux forces du seigneur Nguyen Ang. Ce dernier, assisté par la France, parvient à unifier le pays en 1802. Sacré empereur, il prend le nom de Gia Long et conserve des liens étroits avec Mgr Pigneau de Béhaine.
A ce moment-là, trois vicariats apostoliques couvrent l’ensemble du territoire vietnamien :
- Le Tonkin Occidental, administré par Mgr Jacques Longer (MEP), avec 6 missionnaires pour 120 000 catholiques.
- Le Tonkin Oriental, administré par Mgr Ignace Delgado (Dominicain).
- La Cochinchine, administrée par Mgr Jean Labartette (MEP), avec 5 missionnaires pour 50 000 catholiques.
Dans la seconde moitié du XIXème siècle, la France renforce son emprise sur le Vietnam. L’expédition française dirigée par l’amiral Charles Rigault de Genouilly contre l’empire d’Annam, en 1857, est suivie d’une série de traités permettant à la France de s’emparer de territoires vietnamiens. En 1864, trois provinces de la partie sud du Vietnam sont cédées à la France et forment la colonie de Cochinchine. A ces possessions, s’ajoutent Châu Dôc, Hà Tiên et Vinh Long en 1867. Finalement, en 1874, le nouveau souverain Tu Duc reconnaît le protectorat français sur les six provinces de Cochinchine. Pendant la guerre franco-chinoise (1883-1885), le traité de Hué en 1884 établit un protectorat français sur l’Annam et le Tonkin. En 1887, Tonkin, Annam et Cochinchine sont placés sous l’autorité du gouverneur général de l’Indochine française, siégeant à Hanoi.
La proscription
Entre 1820 et 1840, le règne de l’empereur Minh Mang, successeur de Gia Long, marque une nouvelle période de persécutions contre les chrétiens du Vietnam. En réaction à l’influence grandissante des puissances européennes en Asie, l’empereur fait publier dès 1825 un édit interdisant l’entrée clandestine des missionnaires français et espagnols dans le pays. Ces persécutions prennent un nouveau tournant avec le règne de Tu Duc, de 1848 à 1883, au cours duquel les interventions militaires de la France renforcent la méfiance vietnamienne à l’égard des étrangers et des missionnaires présents sur le territoire. Une série d’édits aggrave les traitements réservés aux chrétiens, aux missionnaires et à ceux qui les protègent. En 1851, un édit déclare que
les missionnaires européens, les prêtres vietnamiens et les familles qui les cachent subiront des tortures et la peine de mort, sauf les enfants qui n’ont pas encore atteint l’âge de la raison.[10]
L’accroissement du nombre de morts violentes dans les rangs des missionnaires pousse la France à intervenir. Le 5 juin 1862, le traité de Hué signé par les représentants français, espagnols et vietnamiens permet alors de calmer les tensions. Son article 2 dispose ainsi que
les sujets des deux nations de France et d’Espagne pourront exercer le culte chrétien dans le royaume d’Annam et les sujets de ce royaume, sans distinction, qui désireront embrasser la religion chrétienne le pourront librement et sans contrainte.[11]

Martyre de Joseph Marchand. Supplice des cent plaies, Salle des Martyrs IRFA
Au cours de cette période, de nombreux missionnaires et encore plus de chrétiens vietnamiens trouvent la mort. En 1835, le P. Joseph Marchand est arrêté dans la citadelle de Gia Dinh. Transféré à Hué, il subit le supplice des cent plaies, le 30 novembre 1835. Il est l’un des 117 martyrs du Vietnam canonisés par Jean-Paul II le 19 juin 1988.
Sous le règne de l’empereur Minh Mang, de nombreuses figures MEP sont amenées à se livrer aux autorités pour éviter les persécutions de leurs communautés. En Moyenne-Cochinchine, le P. Gagelin se rend et est conduit à Hué, où il est condamné à mort par strangulation le 17 octobre 1833. En 1838, le P. François Jaccard, coadjuteur de Mgr Taberd, est lui aussi condamné à la strangulation. La même année, Mgr Pierre Dumoulin-Borie, vicaire apostolique du Tonkin occidental, se livre aux autorités puis est décapité le 24 novembre.
Sous le règne de Tu Duc, d’autres noms viennent s’ajouter à la liste : les PP. Augustin Schoeffler (mort en 1851), Jean-Louis Bonnard (1852), Pierre Néron (1860), Jean-Théophane Vénard et Mgr Etienne Cuenot (1861). Entré clandestinement au Tonkin en 1854 et réfugié successivement à But Dong, Ke Beo et But Son, le P. Vénard traduit en annamite la Concordance des Évangiles et les Épîtres. Malgré des conditions de vies difficiles, il parvient à visiter de nombreux villages. Ses lettres envoyées à sa famille et au Séminaire de Paris permettent de suivre son périple à travers le Tonkin. Dénoncé en 1860, il est arrêté et emprisonné, puis condamné à la décapitation pour être venu au Tonkin prêcher la foi catholique. Son martyre a lieu à Hanoi le 2 février 1861. Il est béatifié en 1909 et canonisé en 1988.
Cochinchine
Après la mort de Mgr Pigneau de Béhaine (1799), les débuts du règne de Gia Long sont favorables au relèvement des chrétientés du Vietnam. Mgr Labartette demande l’autorisation de replacer le centre de la mission de Cochinchine à Hué. Cependant, malgré ses efforts il ne parvient pas à obtenir une autorisation officielle permettant à la religion chrétienne de se déployer en toute liberté. En 1815, la mission compte 3 missionnaires français, 18 prêtres vietnamiens et environ 60 000 chrétiens[12]. Tous conservent une relative liberté jusqu’à la mort de Gia Long en 1820 et le début du règne de Minh Mang.
En 1844, le Saint-Siège décide de diviser le vicariat de Cochinchine en deux : la Cochinchine occidentale et la Cochinchine orientale. En 1850, le vicariat apostolique du Cambodge est séparé de celui de Cochinchine occidentale, tandis que celui de Cochinchine septentrionale prend son autonomie vis-à-vis de la Cochinchine orientale.
Tonkin
(1803-1911) Tonkin occidental
Le bref Ex debito pastoralis décrète la séparation des provinces de Nghê An, Hà Tinh et Bô Chinh pour les ériger en un vicariat apostolique confié à Mgr Gauthier. Le Tonkin occidental conserve 7 provinces (Thanh Hóa, Nam Dinh, Ninh Binh, Hanoi, Sontay, Hung Hoa, Tuyên Quang) ainsi que 3 missionnaires, 58 prêtres indigènes, 254 séminaristes, 29 paroisses ou districts et 117 870 catholiques.
Néanmoins, la mission des prêtres dans le vicariat est fortement affectée par les vagues de persécutions qui frappent les chrétientés du pays. Malgré les édits de persécutions de l’empereur Tu Duc, Mgr Retord continue de parcourir les paroisses, avant d’être contraint de quitter son vicariat en 1858 pour échapper aux persécutions. Il meurt au cours de sa fuite, dans les forêts de la province de Ha Nam.

Mgr Paul Puginier, vicaire apostolique du Tonkin Occidental, 1871
A sa mort, Mgr Charles-Hubert Jeantet, coadjuteur depuis 1847, prend sa suite. Subissant de plein fouet les persécutions, il envoie sa démission à la Propagande dès 1859 et le P. Joseph Theurel prend la relève. Le nouveau vicaire apostolique profite de la signature du traité de 1862 pour relever le vicariat et entreprendre une visite des chrétientés, accompagné de plusieurs missionnaires. En 1868, il parvient même à obtenir un décret royal autorisant l’ancien village chrétien de Vinh, rasé au cours des persécutions, à racheter son territoire.
Ordonné en 1868, Mgr Paul Puginier, grande figure de la mission tonkinoise, prend la tête d’un vicariat apostolique administré par 14 missionnaires, et où 5 orphelinats et 2 imprimeries – l’une réservée aux livres latins, l’autre aux livres annamites – ont été construits. Consacrant l’essentiel de son épiscopat à la restauration d’un vicariat ruiné par les persécutions, Mgr Puginier entreprend également l’ouverture d’une mission au Lac Thô, dans les montagnes de l’Ouest du Tonkin. En 1871, il y envoie une première expédition menée par deux missionnaires. Pour faire face aux conditions sanitaires et climatiques dangereuses, une maison est construite pour les prêtres. La mission se développe et se maintient coûte que coûte alors qu’en 1885, le district est ravagé par les Pavillons noirs. Au cours de ses 25 ans d’épiscopat, Mgr Puginier voit le nombre de catholiques au Tonkin occidental passer de 140 000 à 220 000. A sa mort, le 25 avril 1892, Mgr Pierre-Marie Gendreau prend sa suite, suivi par Mgr Bigolet en 1911.
(1846-1911) Tonkin méridional
Créée en 1846, la mission du Tonkin méridional est alors dirigée par Mgr Gauthier. Composée des provinces de Quang Tinh, Ha Tinh et Nghê An, son siège est installé à Xa Doai, dans le Nghê An. Trois missionnaires y sont mobilisés : les PP. Charles Blanck, Emile-Constant Cudrey et Benoit Sâtre. Si en 1884, les missionnaires parviennent à y établir deux postes, la mission est détruite en 1885, date de la mort des PP. Benoit Sâtre et Charles Blanck. Sous l’épiscopat de Mgr Yves-Marie Croc en 1887, se développe la mission laotienne du Vietnam.
Après la mort de Mgr Croc, Mgr Louis Pineau prend la tête du vicariat, le 24 octobre 1885. La mission doit faire face aux bandits et aux rebelles opposés à l’administration française du Tonkin. En 1896, le vicariat compte 116 000 chrétiens, 544 chrétientés et 58 paroisses organisées en 13 districts. En 1910, Mgr Louis Pineau meurt après 44 ans d’épiscopat fructueux : il aura ordonné 84 prêtres, érigé 23 paroisses et construit une trentaine d’églises.
XXème siècle
La mission en 1930[13]
A cette date, la communauté de catholiques vietnamiens se compose d’environ 1 300 000 fidèles pour un total de 15 millions d’habitants.
Le Tonkin est divisé en huit vicariats et une préfecture apostolique. Les vicariats de Vinh, Phat Diêm, Thanh Hóa, Hung Hoa et Hanoi sont confiés aux MEP, tandis que les Dominicains espagnols prennent en charge ceux de Bui Chu, Hai Phong et Bac Ninh. La préfecture apostolique de Lang Son, elle, est administrée par les Dominicains français de Lyon.
| Vicariat/préfecture apostolique | Effectifs en 1930 |
| Vinh | 144 072 catholiques dont 24 missionnaires MEP, 180 prêtres vietnamiens et 152 religieuses |
| Phat Diêm | 134 459 catholiques dont 35 missionnaires MEP, 135 prêtres vietnamiens et 123 religieuses
Premier vicariat à être confié intégralement au clergé local vietnamien avec la nomination du P.Tong évêque coadjuteur |
| Thanh Hóa | Vicariat créé en 1932, issu de la division de celui de Phat Diêm |
| Hanoi | 164 620 catholiques dont 35 missionnaires MEP, 143 prêtres vietnamiens et 400 religieuses |
| Bui Chu | 330 000 catholiques dont 27 Dominicains,180 prêtres vietnamien et 700 religieuses |
| Hai Phong | 92 000 catholiques dont 22 Dominicains, 69 prêtres vietnamiens et 135 religieuses |
| Bac Ninh | 44 250 catholiques dont 14 Dominicains, 56 prêtres vietnamiens et 880 religieuses |
| Lang Son | 2 012 catholiques dont 12 Dominicains et 5 prêtres vietnamiens |
| Hung Hoa | Pas de données connues. |
En Annam, au centre du pays, 90% des habitants sont d’ethnie vietnamienne. La province est composée des vicariats de Hué, de Quy Nhon, et de Kon Tum. En 1957, le vicariat apostolique de Nha Trang est séparé de celui de Quy Nhon, et en 1963, le vicariat apostolique de Danang est également créé à la suite d’une nouvelle division de Quy Nhon.
En Cochinchine, le vicariat de Saigon, créé en 1924, est confié aux MEP. Il comprend une partie de la Cochinchine, excepté les provinces de l’Ouest de la Cochinchine qui dépendent du vicariat apostolique du Cambodge, séparé de celui de Cochinchine occidentale en 1850. En 1938, le vicariat de Vinh Long est détaché de celui de Saigon, suivi en 1960, par le vicariat de Ky Tho, lui aussi extirpé de celui de Saigon.
| Vicariat apostolique | Effectifs en 1930 |
| Hué | 74 650 catholiques dont 30 missionnaires MEP, 100 prêtres vietnamiens et 552 religieuses |
| Quy Nhon | 63 134 catholiques dont 44 missionnaires MEP, 89 prêtres vietnamiens et 242 religieuses |
| Kon Tum | Vicariat créé en 1932, issu de la division de celui de Quy-Nhon |
| Saigon | 91 634 catholiques dont 30 missionnaires MEP, 102 prêtres vietnamiens et 780 religieuses |
Réorganisation progressive
Dans l’objectif d’assurer une passation au clergé vietnamien, une conférence épiscopale rassemblant les vicaires apostoliques du Vietnam est organisée dans la maison des MEP de Nazareth, à Hongkong du 15 au 22 avril 1910. S’y retrouvent Mgr Gendreau, vicaire du Tonkin occidental, Mgr Ramon, vicaire du Haut-Tonkin, Mgr Mossard, vicaire de Cochinchine occidentale, Mgr Marcou, vicaire du Tonkin méridional, Mgr Grangeon, vicaire de Cochinchine orientale, Mgr Bouchut, vicaire du Cambodge, Mgr Allys, vicaire de Cochinchine septentrionale, Mgr Prodhomme, représentant le Laos et le P. Abgrall, représentant le Tonkin méridional. La réunion porte principalement sur l’unification du catéchisme et des formules de prière, et surtout sur la formation du clergé local. Les évêques décident de l’établissement d’un Institut d’études supérieures pour former un plus grand nombre de prêtres vietnamiens. Les troubles provoqués par la Guerre d’Indochine (1946-1954), accélèrent la prise de responsabilités par le clergé local. Le 24 novembre 1960, le Saint-Siège institue une hiérarchie ecclésiastique exclusivement vietnamienne et réorganise l’administration des diocèses.
Haut-Tonkin
En 1895, le vicariat apostolique du Haut Tonkin naît de la division du Tonkin occidental et est confié à Mgr Paul-Marie Ramond. Le nouveau vicariat comprend les provinces de Son Tay, Hung Hoa et Tuyên Quang, et couvre ainsi un immense territoire. La résidence épiscopale est installée à Hung Hoa.
Dès 1900, Mgr Ramond ouvre de nombreux postes dans la région, en commençant par celui de Ha Giang, à la frontière chinoise, où il envoie le P. Édouard-Albert Karrer. En 1901, le P. Granger ouvre le poste de Nghia Lo où en 1910, trois missionnaires sont envoyés pour ouvrir de nouvelles chrétientés : les PP. de Cooman à Hia Hoi, Tissot à Phien-Bay et Cornille à Ban Heo[14]. Entre 1895 et 1911, 27 missionnaires en tout sont envoyés dans le Haut-Tonkin.
Tonkin maritime
Érigé par un bref du 15 avril 1901, le vicariat apostolique du Tonkin maritime comprend les provinces de Thanh Hóa et Ninh Binh ainsi que la région montagneuse du Chau-lao et le territoire muong du Lac Thuy. Le vicariat est alors divisé en trois régions clairement délimitées : la province de Ninh Binh et le territoire du Lac Thuy, la province de Thanh Hóa et enfin, la région du Chau-lao. Le siège du vicariat est à Kim-son et compte cinq paroisses dont la plus importante est à Phat Diêm. Le vicariat est placé sous l’administration de Mgr Marcou. En 1904, les missionnaires entament la construction d’un « hôpital indigène » dirigé par les Sœurs de Saint-Paul de Chartres.
Au Chau-lao, les missionnaires MEP se chargent de l’apostolat auprès de l’ethnie Muong. Mgr Marcou y envoie les PP. Rey, Bourlet, Degeorge et Thuet. Entre 1901 et 1912, 21 missionnaires sont envoyés au Tonkin maritime[15].
Hauts-Plateaux du Vietnam
Au XIXème et au début du XXème siècles, le dénominateur « Montagnards » ou « Moïs » désigne les habitants des Hauts-Plateaux n’appartenant pas à l’ethnie proprement vietnamienne. Entre les villes de Dalat et Kon Tum vivent d’autres ethnies : Mnong, Rolom, Gar, Rade, Jörai, Hrov, Bahnar, Halong, Koho. Les MEP sont présents dans la région depuis les années 1850, mais ne s’y établissent vraiment qu’au début du XXème siècle.

Autour des PP. Chauvel et Cassaigne devant l’église de Djiring (Di Linh), v. 1937
Si le P. Pierre Dourisboure est l’un des premiers missionnaires à vivre parmi les Bahnars en 1850, la mission montagnarde commence en 1885 lorsque le P. Jean-Baptiste Guerlach, pionnier de la mission chez les Jörai et les Bahnars, écrit une brochure sous le titre de « Conseils aux nouveaux missionnaires chez les Montagnards ». Dans les années 1950, cette brochure servira encore de support de travail des missionnaires de Dalat et Kon Tum œuvrant auprès des Montagnards. Les premiers baptêmes de Montagnards ont lieu en 1853. Entre 1917 et 1920, Mgr Lucien Mossard et le P. Nicolas Couvreur achètent un terrain à Dalat pour y construire un presbytère. A l’époque, aucun missionnaire n’y réside. En 1920, le P. Frédéric Sidot est le premier missionnaire envoyé par Mgr Quinton en poste fixe à Dalat. Quittant la ville en 1921, il est remplacé par le P. Gabriel Nicolas qui tente d’établir un contact avec les Montagnards, sans succès. Une nouvelle tentative est réalisée à Di Ling par le P. Jean Cassaigne en 1927. En 1935, il y fonde une léproserie où il accueille et soigne les lépreux de toute la région.
Le 11 janvier 1932, le pape Pie XI signe un décret entérinant la création du vicariat apostolique de Kon Tum (aussi appelé mission Bahnars), sur les Hauts-Plateaux du Vietnam. Le premier supérieur de la mission est Mgr Martial Jannin, nommé vicaire apostolique en 1933. Parmi ses nombreuses actions, il crée un probatorium ainsi qu’un petit séminaire pour la mission auprès de l’ethnie Moïs. Plus tard, en 1960, Dalat sera érigée en évêché distinct.
Nommé vicaire apostolique de Kon Tum le 19 juin 1952, Mgr Paul Seitz entame la visite des différents groupes missionnaires repliés à Pleiku, Buôn Ma Thuôt, Saigon et Dalat pendant la Guerre d’Indochine. Face à l’afflux de Nord-Vietnamiens dans les Hauts-Plateaux après l’installation du régime communiste, Mgr Seitz crée de nombreuses paroisses pour les accueillir. Il contribue grandement au développement du vicariat en y construisant des écoles (école Cuénot), des hôpitaux (hôpital Minh-Quy) et rénove l’imprimerie de la mission pour publier des ouvrages scolaires et religieux en bahnar. En 1974, il crée à Saïgon un « Centre Universitaire » pour les étudiants montagnards. Son vicariat n’est pas épargné par la Guerre du Vietnam. En 1971, reçu en audience privée par le Pape Paul VI, il lui remet un mémoire sur la situation de son diocèse dans lequel il écrit :
Kontum, diocèse éprouvé par la guerre, compte dans son personnel 23 morts violentes, 32 blessés graves ou estropiés, 27 prisonniers des « Viêt-Công », et 33 paroisses ont été totalement détruites, et les fidèles dispersés.[16]

Joueurs de gong,
régions des Hauts Plateaux,
fonds Jacques Dournes, IRFA
Les missionnaires en activité dans la région des Hauts-Plateaux mènent également une action culturelle et scientifique prolifique. Dans son ouvrage intitulé Les Sauvages Bahnar (1875), le P. Dourisboure fait le récit de sa mission aux côtés des Montagnards. Il y reste 35 ans, au cours desquels il rédige notamment un Dictionnaire bahnar-français (1889). Un peu moins d’un siècle plus tard, en 1930, le P. Cassaigne écrit un Petit manuel de conversation courant en langue Moï (Koho et Châu Sörê). Le P. anthropologue Jacques Dournes, missionnaire du diocèse de Kon Tum et précurseur de l’évangélisation des Jörai, est le premier à analyser, traduire et transmettre leurs pratiques culturelles et contribue au développement des connaissances des populations peuplant la région. Pour publier ses travaux, il profite de l’imprimerie installée dans le Centre Montagnard du Camly, créé par le P. Lefèvre en 1952. Son ouvrage Coordonnées (1972) brosse un tableau des coutumes et pratiques des Jöraï, tandis que son Ébauche de dictionnaire de la langue jörai (1964) contribue à en faciliter la compréhension linguistique.
En 1952, le P. Marius Boutary commence sa mission à Dalat. A partir de l’année suivante, il dirige le Centre Montagnard du Camly, jusqu’à son expulsion en 1975. Ce centre, composé d’un petit dispensaire et d’un groupe scolaire, permet aux MEP de travailler auprès des populations Cil et Lac de la région de Dalat. Dans le but d’améliorer les connaissances de la langue lac, le P. Boutary se lance dans une œuvre de traduction de textes religieux en lac et en koho (langue générique du lac). Il traduit notamment le Nouveau Testament en koho intitulé Sra Goh (Ponah-Mbae-Pa) ou Pages bibliques (Nouveau Testament) (1972), dont le manuscrit est conservé à l’IRFA.
(1939-1954) La mission à l’épreuve de la Seconde Guerre mondiale
En 1931 la situation des vicariats du Vietnam est catastrophique. L’administration française, la famine et la crise économique frappant le pays favorisent l’enracinement d’idées nationalistes et communistes qui viennent déstabiliser le catholicisme local.
A partir des années 1930, les premiers prêtres vietnamiens accèdent à l’épiscopat : en 1933, Mgr Nguyen Ba Tong prend la tête du vicariat de Phat Diêm, tandis que Mgr Hô Ngoc Cân est nommé évêque coadjuteur de Bui Chu. Le 8 janvier 1938, Pie XI sépare le nouveau vicariat apostolique de Vinh Long de celui de Saigon, et place à sa tête Mgr Ngô Ding Thuc.
De 1939 à 1945, l’activité des missionnaires est sérieusement affectée par la guerre. Suite à la mobilisation générale, il devient difficile pour le Séminaire de Paris d’envoyer des prêtres en Asie. Certains missionnaires sont appelés en France, d’autres en Indochine. En outre, les Japonais envahissent l’Indochine dès septembre 1940 ; leur coup de force le 9 mars 1945 ébranle l’administration française sur place. Le 2 septembre 1945, les Japonais capitulent et le parti Viêt Minh proclame l’indépendance du pays. Le P. Ernest Tricoire est tué au cours de l’une des manifestations ayant suivi la proclamation de l’indépendance. Le petit séminaire de Cu Lao Gieng (Long Xuyên), en Cochinchine, est occupé par les Viêt Minh dès le 20 août 1945. Le 21 novembre, il est pillé et incendié, tout comme le couvent voisin des Sœurs de la Providence de Portieux.
Au cours de l’occupation japonaise, Mgr Cassaigne – nommé vicaire apostolique de Saigon en 1941 – organise les secours pour les réfugiés victimes du conflit. En 1955, atteint par la lèpre, il est accueilli dans la léproserie de Djiring (Di Ling) qu’il avait fondée vingt ans plus tôt.
En 1946, le début de la Guerre d’Indochine ne laisse pas de répit au Vietnam qui sort tout juste du second grand conflit mondial. La situation des missionnaires dans le pays varie d’un vicariat à l’autre, en fonction des zones occupées par l’armée du Viêt Minh ou les forces françaises. A Vinh (Nord-Vietnam), l’ensemble des prêtres français sont arrêtés et placés en résidence surveillée dans le presbytère, et ne seront libérés qu’en 1954. Il faut attendre les accords de Genève du 20 et 21 juillet 1954 marquant la fin de la guerre et la division du Viêtnam en deux zones séparées par le 17ème parallèle pour observer une période d’accalmie. La prise de contrôle du Nord par la République démocratique du Viêt Nam communiste pousse près de 700 000 catholiques à se réfugier au Sud.
Parallèlement à ces bouleversements, le Saint-Siège poursuit la passation des pouvoirs dans les mains d’un clergé local. Le 18 avril 1950, Mgr Trinh Nhu Khué est sacré à Hanoi.
(1958-1975) Expulsion des missionnaires
En République démocratique du Viêt Nam (RDVN), il ne reste que 400 000 catholiques pour 25 missionnaires étrangers. Rapidement, ceux-ci sont expulsés : d’octobre 1958 à octobre 1960, 9 missionnaires sont sommés de quitter le pays. Au même moment, la vente de livres religieux et les cours de catéchismes sont interdits. Progressivement, les 10 vicaires apostoliques laissent leur place à de nouveaux prêtres, tous vietnamiens. A partir de 1970, plus aucun missionnaire MEP n’est présent au Nord.
Dans le Sud du Vietnam, le premier ministre Ngô Ding Diêm s’autoproclame président de la République en 1956. Les 10 derniers vicaires apostoliques deviennent évêques résidentiels. Les deux derniers évêques français sont Mgr Paul Seitz, expulsé en août 1975, et Mgr Marcel Piquet, évêque de Nha Trang, décédé en 1966. Malgré ce remplacement progressif au Sud, la présence missionnaire se maintient jusqu’en 1975 (en 1969, le Sud-Vietnam compte encore 81 missionnaires). Les supérieurs de cette mission sont successivement Mgr Gustave Raballand, le P. Guy Audigou, le P. George Dozance et enfin le P. Jean-Baptiste Etcharren, nommé en 1974.
Entre 1968 et 1975, 5 pères perdent la vie durant les affrontements précédant la réunification. Après la proclamation de la République socialiste du Vietnam en 1975, les 54 missionnaires MEP encore présents sont tous expulsés du pays. Parmi eux, le P. Guy de Reyniès, qui établit dans son Journal (1976) un récit détaillé des conditions terribles dans lesquelles se déroulent ces expulsions.
La plupart des pères rentrent en France, certains après une période de détention. A la suite de grandes discussions au Séminaire de Paris, nombre d’entre eux sont réorientés vers de nouvelles destinations de mission, notamment au Brésil, à Hong Kong, en Indonésie, en Nouvelle-Calédonie et dans les missions de l’océan Indien.
[1] https://bibliotheque.mepasie.org/cgi-bin/koha/opac-detail.pl?biblionumber=18704&query_desc=kw%2Cwrdl%3A%20Alexandre%20de%20Rhodes
[2] https://bibliotheque.mepasie.org/cgi-bin/koha/opac-detail.pl?biblionumber=17096&query_desc=kw%2Cwrdl%3A%20Vachet
[3] LANGE Claude, L’Église catholique et la société des Missions Étrangères au Vietnam. Vicariat apostolique de Cochinchine XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, L’Harmattan, 2004, p. 75.
[4] PALLU François, LAMBERT DE LA MOTTE Pierre, Monita ad Missionarios. Instructions aux Missionnaires de la S. Congrégation de la Propagande, Paris, AMEP, 2000.
[5] FOREST Alain, Les missionnaires français au Tonkin et au Siam XVIIème-XVIIIème siècles. Analyse comparée d’un relatif succès et d’un total échec. Livre II. Histoires du Tonkin, Paris, L’Harmattan, 1998, p. 159.
[6] Ibid. p. 183.
[7] Ibid. p. 201.
[8] Ibid.
[9] https://bibliotheque.mepasie.org/cgi-bin/koha/opac-detail.pl?biblionumber=17382
[10] LANGE Claude, « L’Église catholique au Vietnam aux XIXe et XXe siècles : conflits et coexistences », Concurrences en mission : propagandes, conflits, coexistences : XVIe-XXIe siècle, Paris, Karthala, 2011, pp. 199-214, p. 202.
[11] Ibid. p. 204.
[12] MARIN Catherine, Le rôle des missionnaires français en Cochinchine aux XVIIème et XVIIIème siècles, Paris, Églises d’Asie, 1999, p. 185.
[13] LANGE Claude, « L’Église catholique au Viêtnam », Les Chemins de la décolonisation de l’empire colonial français, Paris, CNRS, 1986, pp. 180-181.
[14] LE GUIADER Pascal, Les missions catholiques au Tonkin : l’œuvre des Missions-étrangères (1868-1912) (mémoire de maîtrise), Université du Maine, Institut d’histoire, 1987, p. 98.
[15] Ibid. p. 126.
[16] IRFA, notice biographique de Paul Seitz : https://irfa.paris/missionnaire/3595/.
